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Collection « Poiesis »

Stéphane Lambert
104 pages, 14 x 21 cm
ISBN 978-2-87317-561-0
17 €, 2020
Commande : https://www.exhibitionsinternational.be/documents/catalog/9782873175610.xml
Tirage de tête de 25 exemplaires accompagnés de gravures orignales d’Evi Keller (250 € en souscription)

Dans la foulée d’un précédent ouvrage intitulé Art Poems publié dans la même collection, ce recueil est composé de brèves suites consacrées à la création picturale, depuis l’art pariétal jusqu’à la création la plus contemporaine, que ce soit à travers les œuvres de Mark Tobey, Lee Ufan, Gerhard Richter ou encore d’Evi Keller. Sa poésie demeure parole d’ouverture et plus particulièrement encore lorsqu’il s’attarde sur la création picturale appréhendée comme avènement d’un événement. Ici, Stéphane Lambert rejoint les thèmes les plus décisifs qui traversent son œuvre littéraire, que celle-ci épouse la forme du roman, de l’essai, et bien sûr, de la poésie. Pour l’auteur de ces textes, sentir et percevoir trouvent leur manifestation sensible à travers la recherche de nouvelles formes expressives, si ce n’est par la figuration, par la construction d’un espace pictural visant une représentation, pour ne pas dire une présentation. Tout au long de ces suites, l’auteur parvient sans difficulté à étonner son lecteur, à la fois par la rigueur dont il fait preuve, par la précision de ses observations, du fait que sa propre expérience intérieure rejoint celles qui se manifestent au cœur des créations picturales qui sont aussi d’autres expériences de la vie.

Stéphane Lambert (né à Bruxelles en 1974) est licencié en langues et littératures romanes de l’université libre de Bruxelles. Essayiste et poète, il a été éditeur littéraire, journaliste, réalisé plusieurs documentaires et fictions sonores pour la RTBF et France-Culture et a été primé par l’Académie française et par l’Académie royale de langue et de littérature françaises de Belgique. Ses Visions de Goya ont obtenu le prix Malraux en 2019. En mai 2009, l’actrice Micheline Presle, avec laquelle il a publié un livre d’entretien (Di(s)gressions, Stock), a lu son texte L’Adieu au paysage consacré à Claude Monet dans la salle des Nymphéas de l’Orangerie puis au Grand Palais en 2010. En 2012, Dans le désordre de Claude Régy (Arles, Actes Sud), coécrit avec Stéphane Lambert, a obtenu le prix du Meilleur livre sur le théâtre décerné par le syndicat de la critique théâtrale. Il a également publié à La Lettre volée : Le Jardin, le séisme. Dans les pas de François Muir (2013) et Art Poems (2018).

Jeannine Paques dans Le Carnet et les Instants :

Un recueil poétique polymorphe

Stéphane LAMBERT, Écriture première,

Après une œuvre déjà abondante et diverse, Stéphane Lambert revient à la poésie, cette fois dans un volume élégant publié à La Lettre volée. Un recueil important, Écriture première, tout en discrétion mais explicite dans sa simplicité, en apparence peut-être, langagière sans doute, et pourtant complexe d’inspiration. Celle-ci est clairement avouée si on distingue dans le texte différentes sections titrées, soit en dédicace à des artistes ou à leurs manifestations, à l’exclusion de tout résumé, soit en manière de possible lecture ou interprétation. Il faut en tout cas compter avec la vraie documentation en appui à un choix en connaissance certaine. Comme dans ses autres publications, essais et certains romans, Stéphane Lambert est donc ici voué à l’art.

Nous le suivrons dans son itinéraire.

Les poèmes de la partie initiale sont introduits par l’art pariétal. Ce titre évoque la préhistoire et les représentations variées figuratives ou abstraites sur les murs, sur les parois des grottes ou roches. Zoomorphes, anthropomorphes par exemple, elles ont été réalisées par l’homme de Néanderthal et découvertes seulement à partir du 19e siècle. Ces œuvres peuvent remonter à — 40.000 ans.

Le poète ne s’embarrasse pas de tels documents dans ses textes mais ils en sont inspirés, appelant précisément au témoignage lisible, à la figuration animale, au travail, au bestiaire, à la grotte, aux corps bondissants, à l’écriture…

les âmes
en dessinant
contèrent
leurs hantises

L’allusion au passé très lointain est évidente dans la plupart des poèmes. Ainsi tout/ce qui fut créé/quelle/que soit/l’époque s’inscrit dans un commun mouvement et déboule de la nuit des temps pour envahir la nôtre.

En second lieu, Lambert a choisi de référer à Mark Tobey (Seattle 1890- Bâle 1976), peintre américain abstrait et expressionniste. Pour l’avoir cherché dans les musées ou expositions, Stéphane Lambert le connaît bien, comme plusieurs de ses contemporains sur lesquels il a aussi écrit. On retrouve dans les poèmes l’expérience et le fourmillement de l’écriture blanche, mais aussi l’énergie de l’artiste :

lignes
de la main
tracées
sur la toile
tissant
le brouillage
du vivant
dans la pulsion
de l’image

Traquant dans un ensemble la multiplicité des détails, il retrouve la calligraphie si familière à Tobey,

l’entassement des temps
déverse
dans l’espace de l’œuvre
des milliers de signes
millénaires
cueillis par le filet
du regard

Là où la paix guerrière/atteignant/l’embellie, le poète fouille sous la peinture, l’imaginaire, la fête, le chaos, le monde. Nuit et clarté.

Pour suivre, voici Lee Ufan, artiste et critique.

Lambert s’inspire plusieurs fois des matières dont sont faites les sculptures, en les citant d’entrée de poème, mais dans un ordre, une graphie ou un dessin distincts : pierre métal ciel ; pierre ciel métal ; ciel pierre métal ou ciel métal pierre horizon puis terre ciel horizon. Toujours en action avec le contexte. L’allusion peut être brève : encre plongée dans le vide//vide ensemençant la matière ou plénitude de chaque élément//autant que de l’espace/qui les lie.

Ou encore attachée aux silences, aux blancs, à la dissolution, au rien. Parfois, le poète s’implique dans l’univers de l’artiste en se mettant en scène, à même l’œuvre qu’il décrit, incorporé à la première personne du singulier ou du pluriel. Toujours très attentif à l’écriture et au dessin du texte qu’il compose comme en regard avec la représentation directe ou allusive.

Ensuite Lambert plonge dans un infini polymorphe lorsqu’il se tourne vers Gerhard Richter. Stéphane Lambert a dans le choix de ses poèmes traduit la forte impression qu’il a ressentie. Dès l’abord il évoque en peu de mots la profondeur où l’artiste l’entraîne. Celui-ci s’impose de façon plurielle à celui qu’il inspire qui s’applique, tout en poésie, à enregistrer, à questionner : de quoi ; que voir ; où… Chercher toujours à atteindre le grand vivre, à désintégrer l’image de l’illusion, ou son contraire. Retourner dans la lointaine vie, retrouver les traces et soi. Peut-être dans le

noir
profond
poursuivant
le devenir
de l’être

L’œuvre dans l’œuvre emporte le poète vers

mille chemins
dans leur impossibilité

mille désirs

en leur fin

miroitée

mille fins

diffractées

vers d’autres fins

diffractées

ainsi

sans fin

Les laissant non vus ces chemins mais une scène/brouillée, où la clarté est éteinte. Peut-on encore voir le

paysage
exsudant
sa vérité
comme on
transpirerait
sa forme

Le texte interroge les traces, comme les copies de traces échos de photographies pour en fixer lumineux le souvenir. Lui, reste et le spectre du ciel.

Nous arrivons maintenant dans un lieu d’art : Teshima Art Museum (Rei Naito /Ryue Nishizawa ) titre en outre dédicacé dans deux vers de F. W. J. Schelling évocateurs. Cette section ainsi annoncée s’ouvre sur le Japon et le musée, situé sur une colline de l’île de Teshima : où « l’art et la nature ne feraient qu’un », dans un ouvrage commandé par Soichiro Fukutake et conçu par l’artiste et l’architecte cités. Une structure quasi enfouie dans le paysage qui est tout en longueur, bombée, avec ouvertures vers l’extérieur.

Une expérience d’art contemporain qui a sans doute marqué profondément Stéphane Lambert. Il la définit dans le premier poème :

une goutte
d’eau
éclôt
se meut
chemine
et meurt

Ensuite, il le répète encore deux fois, avant d’en prolonger l’effet. Il s’agira toujours d’eau, de ruissellement, rivière, petite mer, presque océan, irrigation, assèchement… Dans la certitude d’un jeu/de vases/communicants, il alterne présence et absence pour en conclure par la séquence d’une naissance et d’une renaissance perpétuelle.

Un poème ensuite de trois strophes qui se positionnent en décalage, un calligramme comme l’auteur choisit souvent.

vie enclose
infiltrée
d’intempéries

monde
enchâssé
dans le monde

écho
échoué
de l’univers

Texte qui renvoie clairement à la structure du musée et à l’imbrication des éléments avec le paysage aquatique autant qu’à la permanence de l’impression première. Et peut-être à l’éveil et au titre du recueil.

La dernière partie titrée Evi Keller est centrée sur une seule œuvre de la plasticienne allemande. Plus qu’une installation, la performance « nuit blanche » dite Réconciliation a eu lieu à Paris les 5 et 6 octobre 2019, de 20 heures à 3 heures du matin. C’est une œuvre audiovisuelle qui projette des fulgurances lumineuses à Saint-Eustache où l’artiste transfigure en matière/lumière la mémoire de centaines de millions d’années. Tout ensemble un rituel initiatique et une œuvre d’art fondatrice qui joint aux forces naturelles le monde sans limites.

Le poète tente de transmettre l’effet d’une œuvre visuelle qu’il ne peut montrer mais qui s’est imposée à lui. Pour en atteindre le sens il part de rien. Un rien qu’il souligne afin d’en montrer l’essentiel qui le contredit à différentes reprises, dans une sorte d’image matrice/fractionnée/à l’infini. Il en extrait toute sensation primale, le son, la parole, la musique, le bruit, le froid, le feu, la lumière et aussi l’obscurité : une concentration qui imprègne et se substitue au vide. Cela peut passer par une sensation douloureuse :

frottement
du feuillage
sur la plaie

hors de soi
entendre
souffler
le moi universel

Pour ensuite en invoquer la fin, Lambert atteint, après avoir épuisé toute forme et fait disparaître le corps, le lieu du rien, il remonte enfin à l’origine, quel que soit le chaos.

Une manière de terminer le volume.

Alors nous devons, nous pouvons, enfin revenir à la totalité du recueil et à son titre

Écriture première qui infléchirait la lecture. S’agirait-il d’une écriture spontanée, qui note immédiatement une impression, une réaction par exemple aux œuvres d’art que le poète contemple ou auxquelles il pense ? ou d’une réponse à un impératif de l’instant qui élit une forme plutôt alternée. Ce serait une explication de la différence de rythme entre les poèmes. L’un s’étire sur plusieurs pages, l’autre se précipite et se regroupe en une fois. Soit pour ce dernier les mots sont nus, sans détermination et presque pas de qualifiant, mais avec un verbe intégré. Le déversement du texte est mis en valeur par l’absence de ponctuation, absence de majuscules, de rimes, ou toute autre norme de versification. Soit pour le premier mode, le poète qui choisit la lenteur, fait attendre le lecteur puisqu’il reporte la suite. Quel que soit le rythme, la scansion en est modifiée. Ce sera de même avec le recours au calligramme qui implique un mouvement du regard.

D’une certaine façon, le poète qui écrit dessine ou grave.

On peut penser au rapport entre les poèmes et l’art qui apparaît en transparence. Ce serait peut-être aussi un carnet de voyage, un reportage poétique.